Les « Faux » Frères

Le groupe original en 1962
Groupe original 1961

Extraits audio

En sortant du collège, nous allions cueillir les simples, mais nos trouvailles étaient de vinyle et fleurissaient en gerbe dans la matrice d’un monstre chromé alliant le plastique à l’électricité, dans une féerie de tubes-néons aux reflets cramoisi et rose framboise.
Le Juke-box, tabernacle des communions adolescentes, se trouvait au fond d’un bar à café de la rue de Bourg, à Lausanne. Éclairage vulgaire, genre Strip-Tease bon marché, il s’appelait Le Cyrano. C’est là que les samedis après-midi, la jeunesse rock de ce début des années 60 venait tuer son ennui en sirotant un coke, et en évoquant la prochaine venue en ville de Johnny Hallyday ou des Chaussettes Noires.
Oh Oh Oh oui, je l’aime tant
Oh Oh Oh oui, depuis longtemps
Oh Oh Oh non, elle ne sait pas
Ce qu’elle représente pour moi

Un 45 tours Vogue, étiquette frappée en demi- lune de rose et de blanc, titre imprimé en noir. C’est là que j’ai entendu pour la première fois Les (Faux) Frères, entre « Apache », interprété par les flegmatiques Shadows, et « Le p’tit clown de ton coeur » que chantait alors Richard Anthony.
Dans le début des sixties, le Rock’n Roll reste l’énergie primordiale, le tonnerre de l’éveil au coeur de la jungle des petites banlieues. Cuir noir, jeans délavés, peigne graisseux qui dépasse de la poche arrière du Levi’s, bagarres sanglantes dans les bals de campagne, le rock fait peur, mais c’est l’image qu’il a voulu se donner.
Elvis roule en Cadillac rose, ondoie de la hanche et balance ses premiers versets d’Évangile: « That’s all right, Mama », Jerry Lee Lewis casse son piano au milieu de « Great Balls of Fire », Fats Domino, une bague en diamants à chaque doigt, saute à pieds joints du rythm’n blues au Rock’n Roll avec sa version de « Blueberry Hill », et Chuck Berry s’attarde un peu trop sur le chemin des écolières avec « Sweet Little Sixteen ».
Puis les pionniers disparaîtront dans la nuit mythique. Le sort et la répression se sont mystérieusement alliés pour évincer de la scène rock la fureur de vivre des faubourgs. La majorité s’écarte du rock’n roll au profit d’une cohorte de chanteurs qui vont privilégier une musique plus douce, plus mélodieuse. Désormais, la parole est aux étudiants sages, comme Pat Boone, Ricky Nelson, Tommy Sands ou Bobby Darin.
Parmi cette nouvelle vague, deux frères du Kentucky (des vrais, ceux-là…) vont rapidement se faire connaître en enregistrant « Bye, Bye Love », « All I Have To Do ls Dream », puis « Cathy’s Clown « . Les Everly Brothers, deux voix, mais indissociables, incroyablement soudées, siamoises, qui disent toute la tristesse glandulaire de l’adolescence américaine.

duo sur scène
Jean-Pierre Ska, GS
Dès la mise en boîte de leur premier 45 tours chez Vogue, on va ressentir le très vif intérêt que Gaston Schaefer et Jean-Pierre Skawronski portent aux Everly Brothers, et pour I’essentiel cet attrait des harmonies vocales, ce collage de précision, souvent au quart de note, de deux voix qui se fondent a l’unisson. Au départ, la formation des (Faux) Frères se compose de Gaston (chant/guitare), Jean-Pierre (chant/guitare), Daniel Vidoudez (basse), Hervé Trolliet (piano), et Alain Petitmermet (batterie).
Un coup de pouce du destin va propulser les (Faux) Frères sur le plateau de l’émission télévisée d’Albert Raisner « Age tendre et Tête de bois“. À plusieurs reprises, le groupe lausannois sera l’invité de ce tremplin du rock et s’y distinguera en remportant la palme en diverses occasions, devant des ensembles déjà consacrés comme les Bourgeois de Calais ou Les Lionceaux.
À la suite des succès remportés dans l’émission d’Albert Raisner, Les (Faux) Frères vont recevoir plusieurs offres de contrats d’enregistrement, parmi lesquelles ils retiendront celle de la compagnie Vogue. Trois super 45 tours verront le jour sur ce label. Au printemps 1963,   »Oh oui » ouvre au groupe les portes d’une plus vaste audience, puis « Les cent pas » et « Jours heureux » (adaptation de « Some Sweet Days » des Everly Brothers) émergeront du second disque, alors que “Camargue“ ralliera tous les suffrages sur la troisième rondelle.
Le passage de Vogue à Barclay, en 1965, va marquer le début d’une carrière professionnelle pour Jean-Pierre et Gaston, au moment où simultanément, le groupe original va se disloquer, les uns devant terminer leur apprentissage, les autres leurs études.
Le duo s’entoure d’autres accompagnateurs, c’est la vie parisienne, avec ses plaisirs, ses succès, ses contraintes aussi, ses galères, mais à la clé toutefois la sortie de ce qui demeure, à mon avis, le meilleur disque enregistré par Les (Faux) Frères, avec « Viens jouer Jo », « Une fille sur l’autre quai », « Ce serait trop beau » et « Mieux que tout ça ». Les contrats tombent, le groupe se produit au « Bilboquet » un des haut lieux de la scène rock parisienne; le disque se vend plutôt bien, mais la mode est versatile et dans le domaine de la chanson, tout évolue, tout change, tout se modifie très vite. Barclay hésite alors à investir davantage dans ce duo suisse pourtant promis à une intéressante carrière dans l’Hexagone et ailleurs.

Le duo en 1993
Jean-Pierre Ska, GS
Jusqu’en 1968, année de la dissolution définitive du groupe, Les (Faux) Frères vont poursuivre leur carrière principalement en Suisse; ils changent fréquemment de personnel et sortent un excellent 45 tours sous le label Évasion, avec « J’ai vu sourire la pluie » et « Le soleil de tes yeux ». Puis, vient l’heure de la séparation entre Jean-Pierre et Gaston, qui se consacrent à quelques enregistrements en solitaire: « Globe-trotter » pour l’un et « La nuit n’en finit pas » pour l’autre, qui me firent personnellement regretter l’absence du frangin écarté.

Trente ans après I’enregistrement de « Oh oui » en 1993, Jean-Pierre et Gaston ont voulu se faire plaisir et se retrouvent en studio, pour insuffler un peu de sang neuf à deux titres parus à l’époque: « Viens jouer Joe » et « Ce serait trop beau » (le « Just One Time » de Don Gibson, popularisé par les Everly Brothers). Enfin, marquant une fois encore leur vif intérêt pour les deux frères américains, ils adaptent une chanson figurant sur l’album « EB 84″, « Following The Sun » qui devient « En suivant le soleil ».
Dans la compilation des 45 tours, parue en 1993 sous la forme numérisée d’un double CD, on note l’adjonction de titres inédits: « Carrefour » et « Le vent des plaines », dépoussiérés des archives de la Radio Suisse Romande, ainsi que « Ma tête tourne », enregistré lors d’une session pour Évasion, et enfin « Rip it Up » enregistré en 1965, que Les (Faux) Frères incluaient volontiers dans leur répertoire de scène.

Gérard Montani

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